|
Le Luxembourg peut se prévaloir actuellement d'un des niveaux de vie les plus
élevés au monde. En 2001, le PIB (Produit Intérieur Brut) par habitant est d'environ
48 700 euros, contre 39 400 euros aux Etats-Unis et 23.200 en moyenne dans l'Europe
des 15. Le PIB par habitant n'est certes pas l'unique ni le plus fidèle instrument
de mesure du niveau de vie et de bien-être. Ces chiffres sont néanmoins le reflet
d'une situation économique très favorable. L'itinéraire du Luxembourg pour atteindre
ce niveau est d'ailleurs loin d'être linéaire.
Une histoire mouvementée
On se limitera à un bref aperçu de l'évolution économique à partir du début
du 20e siècle. Un coup d'oeil sur le tableau concernant le taux de croissance
moyen annuel du PIB et le taux de croissance de la population permet de se rendre
compte des cycles vécus par l'économie luxembourgeoise au cours de cette période.
Taux de croissance moyen annuel du PIB et de la population de résidence (en %)
| |
PIB en volume |
Population |
| 1900-1913 |
… |
1.0 |
| 1913-1951 |
1.6 |
0.3 |
| 1953-1975 |
3.9 |
0.8 |
| 1975-1985 |
2.3 |
0.2 |
| 1985-2002 |
5.3 |
1.2 |
Source: STATEC
N.B : Pour les années antérieures à 1950 les bases
statistiques sont très modestes et le chiffre de la croissance du PIB de
1913 à 1951 constitue un ordre de grandeur |

Les années précédant la première guerre mondiale
Les années précédant la première guerre mondiale sont caractérisées par la
croissance soutenue de l'industrie sidérurgique. Cette branche industrielle,
fondée sur le minerai de fer dont les gisements se situent dans le Sud du pays,
prend ses racines dans la deuxième moitié du 19e siècle. Néanmoins, c'est la
construction - au cours des deux décennies précédant la première guerre mondiale
- des grandes usines sidérurgiques intégrées (comme Differdange ou Belval),
permettant la transformation sur un même site de la fonte en acier et en laminés,
qui est déterminante pour le développement ultérieur de cette branche économique.
Une partie de ces investissements a été rendue possible grâce à du capital allemand.
De 145 313 t en 1900, la production de laminés passe à 1 115 004 t en 1913 et
la sidérurgie représente environ 60% de l'emploi industriel total avant la première
guerre mondiale.
La population croît à un rythme accéléré en passant de 211 088 en 1890 à 235
954 en 1900 et à 259 891 en 1910. En une vingtaine d'années, elle a donc augmenté
de près de 50 000 personnes, alors que dans les deux décennies antérieures (1870-1890)
cette hausse n'était que de quelque 13 500. L'augmentation de la population
va de pair avec une concentration de la population dans la Ville de Luxembourg
et dans le canton d'Esch (bassin minier et sidérurgique). Alors qu'en 1880 11.4%
de la population totale habitaient le canton d'Esch, ce pourcentage atteint
plus de 26% en 1910. Les parts cumulées de la Ville de Luxembourg et du canton
d'Esch sont de 45% de la population totale à la veille de la première guerre
mondiale, contre moins de 26% en 1880.
La croissance démographique est due notamment à une vague d'immigration (d'abord
allemande, puis italienne) liée à la forte demande de main-d'oeuvre dans la
sidérurgie et les mines de fer. La part de la population étrangère dans la population
totale a pratiquement doublé en 20 ans en passant de 8.5% en 1890 à 15.3% en
1913. Ce mouvement d'immigration se superpose à un mouvement d'émigration. Entre
1840 et 1907 environ 80 000 Luxembourgeois ont quitté le pays. Les départs au
cours des années 1840-1870 peuvent être expliqués par les conditions de vie
précaires. Pour la période ultérieure, marquée par l'essor de la sidérurgie,
l'émigration semble plutôt reposer sur un phénomène socio-culturel, les Luxembourgeois
hésitant à s'orienter vers l'industrie.
Néanmoins, déjà près de 40% de la population active totale travaillent dans
le secteur industriel d'après le recensement de la population de 1907. Suivant
les chiffres incomplets dont on dispose pour la période antérieure, l'industrie
luxembourgeoise n'occupait qu'à peine 20% de la population active en 1870.

Les approvisionnements en charbon et en coke de la sidérurgie étaient facilités
par l'appartenance au « Zollverein » qui constituait également le principal
débouché pour les produits sidérurgiques. En même temps, la branche économique
fait l'objet d'un mouvement de concentration et de rationalisation financière
et industrielle. En 1911 naît l'ARBED (« Aciéries de Burbach, Eich, Dudelange
») de la fusion de trois sociétés d'importance moyenne. La société deviendra
un des plus grands producteurs sidérurgiques d'Europe. En fusionnant en 2001
avec USINOR et ACERALIA, l'ARBED participera à la création du plus important
groupe sidérurgique mondial, ARCELOR.
La croissance de l'économie entre 1900 et 1913 se reflète dans le taux de croissance
de la population qui est de 1% en moyenne annuelle. C'est également au cours
de cette période que les bases de la législation de sécurité sociale (assurance-accidents,
assurance-maladie, assurance-pension) sont constituées.

Les années 1913-1951
Les années 1913-1951 sont marquées par les fortes turbulences dues
aux deux guerres mondiales et à la crise de la fin des années 1920
et du début des années 1930. Une certaine agitation sociale liée
à la mutation des structures économiques et sociales, et résultant
des conditions de vie difficiles, caractérise la fin de la première
guerre mondiale et l'immédiate après-guerre. Les répercussions
dans le domaine de la législation du travail ne se font pas attendre. Entre
1918 et 1926 les avancées sociales sont nombreuses : journée
de 8 heures dans la grande industrie, représentation des travailleurs dans
l'entreprise, secours de chômage, échelle mobile des salaires
(c'est-à-dire une adaptation automatique des salaires au coût
de la vie) pour les agents publics, création des chambres professionnelles,
prescriptions relatives à la santé et à la sécurité
des travailleurs, congés payés pour les employés, puis pour
les ouvriers.
La dénonciation du Zollverein à la fin de la première
guerre mondiale imposait une réorientation économique. En 1921
fut créée l'Union économique belgo-luxembourgeoise
(UEBL). De nombreuses petites et moyennes entreprises traditionnelles orientées
avant la guerre vers le marché allemand avaient de grandes difficultés
pour s'adapter.
Suite au départ des capitaux allemands, les usines sidérurgiques
furent reprises par les groupes à capitaux franco-belgo-luxembourgeois.
Malgré le contexte de concurrence croissante due à l'émergence
de nouveaux pays producteurs, la sidérurgie luxembourgeoise réussit
à diversifier ses débouchés, à augmenter sa productivité
et à accroître sa production avant que la crise mondiale ne produise
ses effets à partir de 1930. Les années 1930 constituent une période
de marasme économique, même si une embellie passagère en
1937 fait remonter le tonnage de produits laminés à son niveau
de 1929. Pendant les années de guerre, la production d'acier ne
dépassera le faible niveau de 1939 qu'au cours d'une seule
année (1943).
Produits sidérurgiques laminés
| |
(en t) |
| 1900 |
145 313 |
| 1913 |
1 115 004 |
| 1919 |
312 271 |
| 1929 |
2 127 282 |
| 1939 |
1 470 190 |
| Source: Groupement des industries sidérurgiques
luxembourgeoises |

Les variations de la production de minerai de fer reflètent les cycles
de l'acier. Après une croissance continue jusqu'en 1913,
la première guerre mondiale apporte une baisse importante de la production
minière. La conjoncture favorable dans la sidérurgie au cours
de la deuxième moitié des années 1920 et la crise des années
1930 se répercutent directement sur le volume de minerai extrait. En
outre, le niveau global de la production des mines de fer luxembourgeoises qui
a été atteint à la veille de la première guerre
mondiale ne sera pas dépassé par la suite. Même la croissance
importante de la production d'acier de 1945 à 1974 ne se traduit
pas par une augmentation parallèle de l'extraction des minières.
En fait, le minerai du Luxembourg était « pauvre »
en fer (« minette ») et la sidérurgie recourait,
dès avant la première guerre mondiale, à du minerai plus
« riche » provenant de France et - après la deuxième
guerre mondiale - également du Brésil et de Suède. La part
du minerai indigène consommé par l'industrie sidérurgique
luxembourgeoise passait de 56% en moyenne dans les années 1920 à
44% dans les années 1930. A partir du début des années
1960, cette part reculait de façon significative en atteignant 30% en
moyenne de 1970-1974. Il s'agit d'un signe précurseur d'un
mouvement qui va aboutir, en 1981, à la fermeture de la dernière
mine de fer.
En ce qui concerne le marché du travail dans l'entre-deux-guerres,
la main-d'oeuvre immigrée a joué un rôle de régulation.
En 1922, la part de la population étrangère - environ 33
400 personnes - dans la population totale n'était plus que
de 12.8%, contre 15.3% en 1910. Conséquence de la conjoncture relativement
favorable de l'acier dans la deuxième moitié des années
1920 et d'une nouvelle vague d'immigration, le pourcentage de la
population étrangère atteint 18.6% en 1930, avant que n'intervienne
la crise mondiale. Avec 12.9% de la population totale en 1935, la part des étrangers
recule à son niveau de 1922.
Comme souvent en période de crise, des innovations sociales importantes
sont introduites au cours des années 1930 : en 1936 est créé
un « Conseil national du Travail » - institution de conciliation
appelée à prévenir et à aplanir les « conflits
sociaux du travail » -, composé paritairement de représentants
du salariat et du patronat. De nombreuses conventions collectives sont conclues
dans ce cadre, notamment dans l'industrie sidérurgique et minière.
Sur l'ensemble de la période 1913-1951, le taux de croissance
du PIB peut être estimé à environ 1.6% en moyenne annuelle.
La croissance de la population n'atteint qu'à peine 0.3%
en moyenne par an, contre 1% au cours des années 1900-1913. Par ailleurs,
le rôle de l'Etat tend à s'affirmer dans l'entre-deux-guerres.
Les dépenses budgétaires représentent 7.8% du « revenu
national » en 1913, mais 16.6% de ce revenu en 1935.

Les "trente glorieuses"
La reconstruction économique suite à la deuxième guerre
est à l'origine d'un taux de croissance exceptionnel de 6.7%
en moyenne au cours des années 1946-1951. A partir du début des
années 1950 jusqu'au milieu des années 1975 - c'est-à-dire
jusqu'au premier choc pétrolier et à la crise simultanée
de la sidérurgie - la croissance moyenne revient à un rythme
plus modeste de 3.9%.
Productivité technique par ouvrier dans la sidérurgie et dans les mines de fer
(en t par an)
| |
Hauts fourneaux |
Aciéries |
Laminoirs |
Mines de fer |
| 1913 |
487 |
… |
171 |
1 263 |
| 1929 |
389 |
850 |
250 |
1 292 |
| 1937 |
713 |
1 130 |
307 |
1 691 |
| 1950 |
737 |
1 058 |
283 |
1 659 |
| 1974 |
1 866 |
2 221 |
575 |
3 409 |
| 1990 |
5 971 |
3 771 |
1 088 |
**) |
| 2001 |
*) |
6 041 |
2 069 |
|
Source: Groupement des industries sidérurgiques
luxembourgeoises
*) Au cours des années 1990, la filière fonte (hauts fourneaux)
- acier a été remplacée par la filière électrique
**) La dernière mine de fer a été fermée en
1981 |
Malgré les fluctuations importantes de la valeur ajoutée de
la sidérurgie, c'est cette branche industrielle qui détermine
en grande partie le taux de croissance de l'ensemble de l'économie
luxembourgeoise au cours des « trente glorieuses » (1945-1974).
La production d'acier brut passe de 2.45 millions de tonnes en 1950 à
6.45 en 1974. Au début des années 1970, la sidérurgie représente
quelque 30% de la somme des valeurs ajoutées de l'économie
luxembourgeoise et plus de la moitié de la valeur ajoutée totale
de l'industrie (y compris la construction) . Les usines sidérurgiques
et les mines de fer occupent environ 25 000 personnes en 1974, soit 16% de l'emploi
total de l'économie du Luxembourg.
Cependant, dès la fin des années 1950, on assiste à une
intensification des politiques de diversification industrielle et des efforts
de promotion du Luxembourg à l'étranger, plus particulièrement
aux Etats-Unis. L'installation de Goodyear en 1951 constitua encore un
événement isolé, mais de 1959 à 1972 environ 50
nouvelles entreprises s'implantaient dans le pays, parmi lesquelles Dupont
de Nemours en 1963.
L'évolution favorable dans la sidérurgie jusqu'en
1974 ne doit pas faire oublier la croissance du secteur tertiaire (commerce,
hôtellerie et restauration, administrations publiques, etc.). En 1970,
la part de la population active dans les services était de 48.6%, contre
34.5% en 1947. Inversement, la part de l'agriculture dégringole
à vive allure : de 27% de la population active en 1947, elle passe
à 7.5% en 1970.

C'est le recours à la main-d'oeuvre immigrée
qui permettait de répondre à la progression générale
de la demande de travail. La part des étrangers dans la population active
totale - qui était de 11.4% en 1947 - atteint 21% en 1970.
Dans le domaine social, les avancées sont particulièrement prononcées
dans les années suivant immédiatement la deuxième guerre
mondiale (1944-1945), ainsi qu'au cours de la décennie 1965-1974.
Ainsi, en 1944-1945, étaient créés la « Conférence
nationale du Travail » (remplaçant le « Conseil
national du travail » de 1936) et l' « Office
national de conciliation » qui prévoit un système d'arbitrage
et de déclaration d'obligation générale des accords salariaux.
En décembre 1944, le « salaire social minimum »
est instauré.
En ce qui concerne la deuxième période d'activité
législative intense dans le domaine social (1965-1975) , on doit signaler
la loi de 1965 sur les conventions collectives qui exige l'inscription d'une
clause d'indexation des salaires au coût de la vie (« échelle
mobile ») et qui introduit le principe de la représentativité
nationale. En 1975, le mécanisme de l'indexation automatique et
intégrale a été étendu à tous les salariés.
La durée hebdomadaire du travail des ouvriers est limitée à
44 heures par une loi de décembre 1970 qui fixe également l'introduction
de la semaine des 40 heures au 1er janvier 1975. A noter encore la création,
en 1966, du Conseil économique et social, organisme consultatif composé
de représentants du salariat, du patronat et d'experts désignés
par les pouvoirs publics.
Finalement, il convient de signaler la participation active du Luxembourg dans
le cadre du processus d'intégration européenne. Le Luxembourg
est signataire du traité de Paris instituant la « Communauté
européenne du charbon et de l'acier » en 1951 et du
traité de Rome créant la Communauté économique
européenne (CEE) en 1957.

La crise économique mondiale des
années 1975-1985
La crise économique mondiale des années 1975-1985, liée
aux premier et deuxième chocs pétroliers touche de plein fouet
l'économie luxembourgeoise. Simultanément, la sidérurgie
était confrontée à de graves problèmes résultant
notamment de la surproduction au niveau mondial engendrant une pression importante
sur les prix. En 1983, la production d'acier brut n'était
plus que de 3.2 millions de tonnes (contre 6.45 en 1974). Elle recule ainsi
à son niveau de 1955. En 1985, l'effectif dans la sidérurgie
était d'environ 13 400 personnes, soit la moitié de l'emploi
de la branche en 1974. Sur l'ensemble de la période 1975-1985,
le taux de croissance du PIB est de 2.3% en moyenne annuelle, alors que de 1953
à 1975 le chiffre correspondant était de près de 4%.
Les réponses à la crise étaient d'ordre social,
institutionnel et économique. La réponse sociale consistait notamment
dans la création des travaux extraordinaires d'intérêt
général (TEIG) en 1975 et la mise en place de la « division
anti-crise » (DAC) en 1977. A la fin de cette même année,
la législation concernant les « préretraites »
accompagnant la réduction des effectifs dans la sidérurgie était
votée ; elle permettait aux ouvriers sidérurgistes d'avancer
le départ à la retraite. La montée du chômage n'a
pas pu être entièrement endiguée - le nombre de chômeurs
inscrits passant de 23 en 1974 à 3 874 en 1984 - mais ces mesures
permettaient d'éviter des licenciements collectifs « secs ».
Entre 1975 et 1986 environ 14 800 ouvriers quittaient la sidérurgie,
dont près de 30% (4 300) bénéficiaient du régime
de la préretraite. Ce régime a été étendu
en 1987 à tous les secteurs économiques marchands.
Dépenses budgétaires effectuées par l'Etat dans le cadre
du "plan sidérurgique" entre 1975 et 1987 (dépenses
cumulées)
Unité:
mio d'euros |
1975-1982 |
1983-1987 |
1975-1987 |
A. Aides à
l'investissement
(Subventions ordinaires en capital, subventions extraordinaires en capital,
Bonifications d'intérêts exceptionnelles et autres subventions) |
70.6 |
63.4 |
134.0 |
B. Restructuration
financière
Souscription d'actions et d'obligations convertibles, acquisitions de
parts sociales SIDMAR, aide exceptionnelle et temporaire |
- |
393.0 |
393.0 |
C. Aides sociales
Travaux extraordinaires d'intérêt général
(TEIG), rééducation professionnelle Indemnités
de réemploi, Préretraite, division anti-crise (DAC) ,
régime spécial d'invalidité |
147.1 |
307.6 |
454.7 |
D. Aides
tarifaires |
9.6 |
1.7 |
11.3 |
| Total |
227.3 |
765.7 |
993.0 |
| STATEC, Cahiers économiques du STATEC,
n° 73, Luxembourg, 1987, p. 191. |
Au niveau institutionnel, c'est la création de la « tripartite »
qui marque ces années. Déjà en 1975, dans le cadre de la
loi du 26 juillet 1975 autorisant le gouvernement à prendre des mesures
destinées à prévenir les licenciements pour causes conjoncturelles
et à assurer le maintien de l'emploi, un « Comité
de conjoncture » à composition tripartite (patronat, salariat,
pouvoirs publics) avait été créé. Ce Comité
devait suivre l'évolution de la situation économique et
faire régulièrement rapport au gouvernement. Face à l'aggravation
de la crise, une conférence tripartite « sidérurgie »
qui se réunissait au cours du 2e trimestre 1977 élabore un plan
d'action pour le maintien de la croissance économique et du plein
emploi qui est à l'origine de la loi du 24 décembre 1977
institutionnalisant un « Comité de coordination tripartite ».
En mars 1979 la « Conférence tripartite Sidérurgie »
parvient à un accord concernant la restructuration et la modernisation
de la sidérurgie. La « tripartite » s'est
pérennisée et est actuellement au centre de ce qu'il est
convenu d'appeler le « modèle social luxembourgeois »,
c'est-à-dire un système dans lequel la recherche de solutions
consensuelles à des problèmes d'ordre socio-économique
est devenue la règle.

En ce qui concerne le volet économique, les réponses venaient
d'abord du secteur sidérurgique lui-même. De 1975 à
1979, les investissements des sociétés sidérurgiques augmentent
et, en 1978, ils dépassent pour la première fois depuis les années
1950 le niveau moyen des autres pays européens. En outre, le mouvement
de rationalisation financière et industrielle (prises de participation
et fusions) qui a débuté dans les années 1960 s'accélère.
A la fin des années 1970, l'ARBED reste la seule société
sidérurgique du Luxembourg. La participation de l'Etat à
la gestion de la crise passait d'abord par la mise en oeuvre des mesures
d'accompagnement social (création des travaux d'intérêt
général et participation au financement de la division anti-crise),
mais également par des aides à l'investissement (subventions
ordinaires et extraordinaires en capital …). La conjoncture particulièrement
défavorable du début des années 1980 nécessite une
révision à la baisse des investissements prévus dans le
cadre de l'accord tripartite de 1979, ainsi qu'une restructuration
financière du secteur très endetté, accompagnée
par des accords de synergie avec la sidérurgie belge. L'Etat luxembourgeois
intervient largement dans cette restructuration, notamment par l'intermédiaire
de la Société nationale de crédit et d'investissement
et, à la fin des opérations, il détient 42.9% du capital
total de l'ARBED (et 30.9% du capital votant).
C'est donc un effort collectif exceptionnel qui a permis la survie de
ce pôle important dans le tissu industriel luxembourgeois que constituait
(et constitue) la sidérurgie. Environ 5% des dépenses budgétaires
moyennes de la période 1975-1987 étaient consacrés au sauvetage
de la sidérurgie. Par ailleurs, l'évolution de la productivité
technique des ouvriers sidérurgistes (voir tableau plus haut) montre
que les efforts de modernisation et de rationalisation dans ce secteur industriel
ont continué au cours des années récentes.
Part des différentes branches économiques dans la somme des valeurs
ajoutées (en %)
| |
1970 |
1985 |
2001 |
| Agriculture |
3.8 |
2.0 |
0.6 |
| Industrie* |
53.2 |
28.1 |
17.9 |
| Sidérurgie |
27.9 |
9.8 |
1.9 |
| Construction |
6.2 |
4.3 |
5.9 |
| Autres industries |
19.1 |
14.0 |
10.1 |
| Services |
43.0 |
69.9 |
81.5 |
| Services financiers |
4.6 |
21.6 |
24.9 |
| Commerce et
réparation |
10.7 |
12.2 |
9.5 |
| Transports
et communications |
4.9 |
6.0 |
10.8 |
| Autres services |
22.8 |
30.1 |
36.3 |
Source: STATEC
* industrie, y compris énergie et construction |
L'issue « heureuse » des années de crise
1975-1985 est également liée à trois autres éléments :
- l'essor des services financiers qui est pratiquement simultané
au recul de la sidérurgie;
- l'intensification de la politique de diversification économique ;
- une politique de modération salariale au début des années
1980 - se traduisant notamment par la suspension de l'indexation
automatique des salaires en 1982 - qui a permis de rétablir la compétitivité-coût
de l'économie luxembourgeoise.
Enfin, il convient de mentionner la croissance des dépenses des administrations
publiques (administration centrale, administrations locales, sécurité
sociale) qui intervient au cours de la décennie 1975-1985. Comparées
au PIB, ces dépenses augmentent de quelque 15 points du début
des années 1970 au début des années 1980. Ce développement
résulte, d'une part, des taux de croissance assez faibles du PIB,
mais également, et surtout, de la croissance des transferts sociaux (transferts
aux ménages) qui passent d'un peu moins de 14% du PIB en 1974 à
près de 24% du PIB en 1981. Evidemment, les mesures sociales accompagnant
la restructuration de la sidérurgie contribuent à cette hausse,
mais on assiste plus généralement à une amélioration
des prestations de protection sociale et d'aide sociale.

Le développement économique
récent
A partir du milieu des années 1980 et jusqu'en 2000, le taux de croissance
moyen du PIB atteint un niveau jamais connu au Luxembourg sur une période
aussi longue - plus de 5% - et dépasse de loin celui des autres pays
européens, à l'exception de l'Irlande. L'accélération
de la croissance implique un recours accru aux travailleurs immigrés et
frontaliers. La part de la population étrangère qui était
de 18% selon le recensement de 1970 passe à près de 37% en 2001.
Dans l'emploi salarié intérieur, la part des Luxembourgeois
ne représente plus que 35.5% en 2001, alors que les parts des frontaliers
et des travailleurs étrangers résidents sont de respectivement 37.5%
et 27%.
Citons brièvement les principaux facteurs qui sont à l'origine
de ce développement exceptionnel depuis 1985, à savoir :
- la croissance continue du secteur financier ;
- l'évolution favorable d'autres branches économiques,
comme les « services aux entreprises » - dont le développement
a été induit en partie par les services financiers
- les « services informatiques » ou encore les « transports
et communications » ;
- un secteur industriel productif et compétitif, bien que sa part
relative dans la somme des valeurs ajoutées de l'économie
diminue - mécaniquement - suite à la croissance exceptionnelle
des services ;
- un niveau et des taux de croissance élevés des investissements ;
- des prélèvements sur les salaires (impôts sur les salaires,
cotisations sociales) relativement faibles permettant de maintenir le coût
du travail à un niveau concurrentiel ;
- un taux de prélèvement obligatoire global et de dépenses
publiques en baisse (par rapport au PIB) en cours de période.
Certains de ces facteurs sont liés. Ainsi, la forte croissance - induite
en grande partie par le secteur financier - permet une certaine flexibilité
de la politique fiscale qui, en retour, joue plutôt en faveur de la compétitivité
de l'économie luxembourgeoise et constitue un facteur de croissance.
Le retournement conjoncturel de 2001 implique un net recul de la croissance
du PIB (en volume) qui passe de 8.9% en 2000 à 1% en 2001, et ne dépasserait
pas 1% en 2002. Mais on ne saurait préjuger de l'évolution
future qui dépend, d'une part, de la reprise conjoncturelle au
niveau mondial et, d'autre part, des résultats du secteur financier.

Le Luxembourg dans la comparaison
internationale
Résultant de l'importance grandissante des aspects de « compétitivité »
des pays dans le contexte de la globalisation, la pratique du « ranking »
ou du « benchmarking » s'est largement répandue
au cours des dernières années. Le Luxembourg fait partie d'un
certain nombre de classements internationaux.
Le Luxembourg et les pays voisins dans les classements internationaux
| |
PIB par habitant en SPA* |
PIB par habitant en SPA * |
PIB par personne occupée en SPA* |
World Competi-
tiveness Scoreboard |
Growth Competi-
tiveness Index |
Index of Economic Freedom |
Corruption Perceptions Index |
Indice de dévelop-
pement humain
(IDH) |
| Année |
2001 |
2002 |
2002 |
2002 |
2000 |
2003 |
2002 |
2002 |
| Classement |
OCDE |
EUROSTAT |
EUROSTAT |
International Institute for Manage-
ment and Develop-
ment (IMD) |
World Economic Forum (WEF) |
The Heritage Foundation |
Transparency International |
PNUD |
| Luxembourg |
1 |
1 |
1 |
3 |
3 |
3 |
7 |
16 |
| Belgique |
11 |
9 |
4 |
18 |
17 |
19 |
20 |
4 |
| Pays-Bas |
6 |
8 |
13 |
4 |
4 |
11 |
7 |
8 |
| Allemagne |
14 |
12 |
12 |
15 |
15 |
19 |
18 |
17 |
| France |
17 |
16 |
7 |
22 |
22 |
40 |
25 |
12 |
| Nombre de pays couverts |
30 |
**32 |
**32 |
49 |
59 |
156 |
102 |
173 |
* SPA = Standard de Pouvoir d'Achat.
Le calcul des SPA permet d'éliminer l'incidence des
différences des niveaux de prix entre pays
**pays de l'UE + les dix pays en passe d'adhérer +
Etats-Unis, Japon, Norvège, Islande, Bulgarie, Roumanie, Turquie.
N.B: A partir de 2001, le Luxembourg ne fait plus partie du classement WEF |
Dans le domaine des indicateurs de « performances économiques »
pures - PIB par habitant, productivité apparente du travail (PIB/emploi)
- le Luxembourg se situe au premier rang des pays industrialisés. C'est
le taux élevé de croissance du PIB de 1985 à 2001 qui a
permis au Luxembourg d'occuper ce rang.
Dans des classements de compétitivité, comme ceux de l'IMD
et du WEF, on tient compte - à côté des indicateurs « objectifs »
macro-économiques - de la perception « subjective »
des décideurs économiques quant aux facteurs qui sont censés
déterminer la compétitivité. Ainsi l'IMD calcule
son indice de synthèse et établit le « ranking »
à partir de plus de 300 critères, tant objectifs que subjectifs,
concernant notamment l'efficience de l'action publique, l'adaptation
des infrastructures et des politiques aux besoins de l'économie,
etc. Dans le classement de l'IMD pour l'année 2002, le Luxembourg
se situe au 3e rang derrière les Etats-Unis et la Finlande et devant
les Pays-Bas, Singapore, le Danemark et la Suisse.
Il existe également des classements internationaux plus spécifiques
dans le domaine économique et social. Le « Index of Economic
Freedom » est un indice synthétique - compilé par la
très libérale « Heritage Foundation » -
basé sur des critères comme le niveau du prélèvement
obligatoire, les flux de capitaux et l'investissement direct de l'étranger,
l'intervention de l'Etat dans l'économie (p.ex. :
consommation collective des administrations publiques), la régulation
du secteur financier, l'intervention publique sur les prix et les salaires
etc. Les auteurs s'appuient sur des données statistiques, mais
également sur les appréciations de l' « Economist
Intelligence Unit ». Le Luxembourg occupe, ensemble avec la Nouvelle-Zélande,
le 3e rang dans le « Index of Economic Freedom », derrière
Hong Kong et Singapore et devant les Etats-Unis, le Royaume-Uni, etc.
L'indice de la perception de la corruption est publié annuellement
par l'organisation non-gouvernementale « Transparency International »
qui a pour but de lutter contre la corruption. Pour compiler cet indice de synthèse,
l'organisation n'utilise pas des données de première
main, mais issues d'autres publications. Pour le Luxembourg, on a recours
aux réponses aux questions posées aux décideurs économiques
- dans le cadre de l'enquête menée par l'IMD - concernant
les pots-de-vin et la corruption existants dans l'économie. Le Luxembourg
se situe au 7e rang de ce classement ensemble avec les Pays-Bas et le Canada.
Parmi les pays européens seuls la Suède, le Danemark et la Finlande
atteignent un meilleur score.
Ces indices de synthèse posent des problèmes de fiabilité
dans la mesure où les méthodologies sont souvent peu précises.
De même, la sélection des indicateurs et leur pondération
sont fréquemment arbitraires et des considérations idéologiques
introduisent parfois des biais dans ces classements. Néanmoins, les classements
comparatifs peuvent permettre de déceler certaines faiblesses économiques
ou sociales dans un pays. L'indice de développement humain (IDH)
en constitue un exemple. Le recul du Luxembourg dans l'IDH, en comparaison
avec les autres indicateurs qui tous lui attribuent un rang très favorable,
permet de se rendre compte que la situation dans le domaine de l'éducation,
resp. dans le domaine de la santé publique (indicateur : espérance
de vie à la naissance) peut être améliorée (voir
également le chapitre 3.2.).
La plupart des thèmes économiques et sociaux abordés dans
le présent document sont traités de façon comparative.
L'image du Luxembourg que reflètent les classements internationaux
précités pourra ainsi être nuancée.
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